Et le social ? C'est le troisième "pilier" du développement durable, avec l'environnement et l'économie, mais il semble toujours oublié du tableau. Sociologues et géographes rappellent cependant avec insistance que la question sociale s'articule fortement avec la crise écologique.
L'université de Paris-X vient ainsi de tenir un colloque sur la justice environnementale, l'Agence française de sécurité sanitaire organise le 10 avril des débats sur le rapport entre inégalités environnementales et risques sanitaires, l'université de Bruxelles vient de publier un recueil sur Environnement et inégalités sociales...
Comme l'expliquent dans ce livre les sociologues Edwin Zaccaï et Pierre Cornut, l'inégalité environnementale revêt plusieurs aspects : d'une part, "les impacts subis par les populations du fait d'une dégradation de l'environnement, et les inégalités sociales face à ces impacts" et, d'autre part, "les impacts générés sur l'environnement par les comportements humains et les inégalités sociales relatives à ces impacts".
De longue date, il a été observé que les couches sociales les plus défavorisées sont les plus exposées aux nuisances environnementales, que ce soit par leur habitat, situé dans les zones les plus polluées, ou par leur incapacité à s'en prémunir, faute de moyens. Le phénomène a été le mieux quantifié à propos du bruit : "Un ménage à faible revenu a quatre à cinq fois plus de probabilité d'être exposé à un bruit très gênant qu'un ménage à revenu élevé", écrit Jacques Theys, chercheur au ministère de l'équipement.
L'impact environnemental des individus diffère par ailleurs selon leur degré de prospérité. Et de nombreuses études convergent pour conclure que les riches polluent plus que les pauvres, ou, pour le dire autrement, que l'ampleur de la nuisance environnementale des individus est liée à leur niveau de revenu. Par exemple, une note publiée en février par la direction des études économiques et de l'évaluation environnementale du ministère de l'écologie montre que 5 % seulement des Français contribuent à 50 % des émissions de gaz à effet de serre dus aux déplacements touristiques.
Les riches ont un effet négatif d'une autre manière, du fait que "la consommation est tirée par le mode de consommation ostentatoire des plus riches, qui, érigé en modèle, engendre envie et frustration dans le reste de la population", rappelle Philippe Frémeaux dans L'Etat de l'économie 2008 (hors-série d'Alternatives économiques).
On redécouvre ainsi la pensée de l'économiste Thorstein Veblen qui, à la fin du XIXe siècle, avait analysé l'importance des phénomènes de rivalité ostentatoire et de consommation statutaire. Une leçon en est que réduire la surconsommation matérielle passe par un changement du modèle culturel dominant, donc par la réduction des inégalités.
Dans la foulée du rapport officiel Reconsidérer la richesse, animé par Patrick Viveret en 2002, l'idée d'un revenu maximal admissible (RMA) fait ainsi son chemin. Aux Pays-Bas, une loi va limiter en 2009 les indemnités de départ des grands patrons.
Enfin, un troisième volet de l'inégalité écologique s'intéresse aux rapports Nord-Sud. D'une part, de nombreux auteurs considèrent que les pays riches du Nord ont contracté une importante "dette" écologique à l'égard des pays pauvres, que ce soit par leur prélèvement des ressources de la biosphère ou par leurs rejets de polluants, au premier rang desquels les gaz à effet de serre. D'autre part, les pays pauvres subissent, et vont subir, l'essentiel des impacts du changement climatique alors qu'ils en sont les moins responsables, comme l'a montré Thara Srinivasan dans la revue de l'Académie des sciences américaines (PNAS, 21 janvier). De même, en novembre 2007, le rapport annuel du Programme des Nation unies pour le développement avait conclu que "le changement climatique accentuerait encore les inégalités profondes entre les pays".
La question écologique ne peut donc se résoudre si l'on oublie sa dimension sociale. L'idée qu'il faut réduire les inégalités à l'intérieur des pays et entre les pays s'impose progressivement. A l'échelle internationale, l'association Eco-Equity et l'Institut d'environnement de Stockholm proposent ainsi de définir un "seuil de développement" d'environ 6 000 euros par an et par individu. Les coûts pour faire face au changement climatique seraient ensuite partagés entre tous, les pays situés au-dessus de ce seuil de développement payant une part plus importante.
RMA, seuil de développement, équité, réduction des inégalités : ce sont les nouveaux gros mots du développement durable.
Hervé Kempf
Le Monde, 25 novembre 2009
http://www.lemonde.fr/import/article/2009/11/25/une-mesure-ecologique-reduire-l-inegalite_1030229_3544.html
Comme l'expliquent dans ce livre les sociologues Edwin Zaccaï et Pierre Cornut, l'inégalité environnementale revêt plusieurs aspects : d'une part, "les impacts subis par les populations du fait d'une dégradation de l'environnement, et les inégalités sociales face à ces impacts" et, d'autre part, "les impacts générés sur l'environnement par les comportements humains et les inégalités sociales relatives à ces impacts".
De longue date, il a été observé que les couches sociales les plus défavorisées sont les plus exposées aux nuisances environnementales, que ce soit par leur habitat, situé dans les zones les plus polluées, ou par leur incapacité à s'en prémunir, faute de moyens. Le phénomène a été le mieux quantifié à propos du bruit : "Un ménage à faible revenu a quatre à cinq fois plus de probabilité d'être exposé à un bruit très gênant qu'un ménage à revenu élevé", écrit Jacques Theys, chercheur au ministère de l'équipement.
L'impact environnemental des individus diffère par ailleurs selon leur degré de prospérité. Et de nombreuses études convergent pour conclure que les riches polluent plus que les pauvres, ou, pour le dire autrement, que l'ampleur de la nuisance environnementale des individus est liée à leur niveau de revenu. Par exemple, une note publiée en février par la direction des études économiques et de l'évaluation environnementale du ministère de l'écologie montre que 5 % seulement des Français contribuent à 50 % des émissions de gaz à effet de serre dus aux déplacements touristiques.
Les riches ont un effet négatif d'une autre manière, du fait que "la consommation est tirée par le mode de consommation ostentatoire des plus riches, qui, érigé en modèle, engendre envie et frustration dans le reste de la population", rappelle Philippe Frémeaux dans L'Etat de l'économie 2008 (hors-série d'Alternatives économiques).
On redécouvre ainsi la pensée de l'économiste Thorstein Veblen qui, à la fin du XIXe siècle, avait analysé l'importance des phénomènes de rivalité ostentatoire et de consommation statutaire. Une leçon en est que réduire la surconsommation matérielle passe par un changement du modèle culturel dominant, donc par la réduction des inégalités.
Dans la foulée du rapport officiel Reconsidérer la richesse, animé par Patrick Viveret en 2002, l'idée d'un revenu maximal admissible (RMA) fait ainsi son chemin. Aux Pays-Bas, une loi va limiter en 2009 les indemnités de départ des grands patrons.
Enfin, un troisième volet de l'inégalité écologique s'intéresse aux rapports Nord-Sud. D'une part, de nombreux auteurs considèrent que les pays riches du Nord ont contracté une importante "dette" écologique à l'égard des pays pauvres, que ce soit par leur prélèvement des ressources de la biosphère ou par leurs rejets de polluants, au premier rang desquels les gaz à effet de serre. D'autre part, les pays pauvres subissent, et vont subir, l'essentiel des impacts du changement climatique alors qu'ils en sont les moins responsables, comme l'a montré Thara Srinivasan dans la revue de l'Académie des sciences américaines (PNAS, 21 janvier). De même, en novembre 2007, le rapport annuel du Programme des Nation unies pour le développement avait conclu que "le changement climatique accentuerait encore les inégalités profondes entre les pays".
La question écologique ne peut donc se résoudre si l'on oublie sa dimension sociale. L'idée qu'il faut réduire les inégalités à l'intérieur des pays et entre les pays s'impose progressivement. A l'échelle internationale, l'association Eco-Equity et l'Institut d'environnement de Stockholm proposent ainsi de définir un "seuil de développement" d'environ 6 000 euros par an et par individu. Les coûts pour faire face au changement climatique seraient ensuite partagés entre tous, les pays situés au-dessus de ce seuil de développement payant une part plus importante.
RMA, seuil de développement, équité, réduction des inégalités : ce sont les nouveaux gros mots du développement durable.
Hervé Kempf
Le Monde, 25 novembre 2009
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